Mes recherches me menèrent à un forum obscur dédié aux disparitions non résolues, où un utilisateur anonyme mentionnait une « clinique de l’ombre » opérant dans le désert de Mojave. Les descriptions correspondaient aux techniques de greffes synthétiques que Charles m’avait décrites lors de notre première confrontation. Je sentais que je tirais sur un fil qui pourrait soit me libérer, soit m’étrangler, mais l’incertitude était devenue plus insupportable que le danger lui-même. J’envoyai un message privé à cet utilisateur, lui demandant s’il avait déjà entendu parler d’un chirurgien capable de créer des masques permanents pour le gouvernement.
La réponse arriva trois jours plus tard, sous la forme d’un lien vers un fichier crypté et une adresse physique à Marseille. « Ne posez plus de questions en ligne », disait le message, « si vous voulez savoir ce qu’il est advenu d’Elena, venez au vieux port samedi soir. » Le doute m’assaillit : était-ce un piège tendu par Charles lui-même, un test pour voir si je respecterais mon silence, ou était-ce une véritable piste ? Je n’avais plus rien à perdre, ma fortune héritée du mariage étant un fardeau doré dont je voulais me débarrasser à tout prix.
Le trajet vers Marseille fut long et marqué par une vigilance de chaque instant, scrutant les passagers du train comme si l’un d’eux pouvait porter un masque de latex. Le rendez-vous était fixé dans un café délabré, loin des zones touristiques, là où les secrets se vendent aussi facilement que le poisson frais. L’homme qui m’attendait était âgé, les mains tremblantes, mais ses yeux possédaient une acuité qui me rappela immédiatement celle de mon ex-mari. « Vous avez le visage de la suivante », dit-il sans préambule, m’invitant à m’asseoir avec un geste de la main qui trahissait une ancienne noblesse.
Il se présenta comme le docteur Aris Thorne, un ancien collègue de Gregory Humes à l’époque où ils expérimentaient sur des polymères biocompatibles. Il m’expliqua que Gregory n’était pas seulement un chirurgien cupide, mais un visionnaire fanatique qui croyait que l’identité humaine était une construction obsolète. « Il ne cherchait pas à aider les criminels à fuir la police », murmura Thorne en baissant la voix, « il cherchait des sujets pour sa plus grande œuvre : l’humain interchangeable. » « Les femmes que vous avez trouvées n’ont pas été tuées, Leah, elles ont été transformées. »
Mon sang se glaça à l’idée que ces visages dans le coffre n’étaient pas des trophées de mort, mais les versions précédentes de quelque chose de plus vaste. Thorne m’avoua que Gregory utilisait une technique de « superposition dermique » qui permettait de changer de visage comme on change de costume, à condition d’avoir la structure osseuse adéquate. « Charles Harwood n’est qu’un rôle qu’il joue actuellement, mais il a besoin d’une présence féminine pour ancrer sa crédibilité sociale auprès des fonds de fiducie. » « Vous étiez censée être la sixième, celle qui porterait le visage d’Elena Vance pour la nouvelle phase de son existence. »
Je compris alors pourquoi il m’avait dit que j’étais « ingénieuse » : j’avais brisé un cycle de métamorphoses qui durait depuis des années. Mais Thorne me prévint que le « travail d’effacement » ne se terminait jamais vraiment, car le corps finit toujours par rejeter les greffes synthétiques, exigeant de nouvelles interventions. « C’est pour cela qu’il vous envoie ces roses », expliqua-t-il, « elles ne sont pas un signe d’affection, mais un minuteur biologique. » « Il attend que votre peur vous ramène à lui, car il sait que personne d’autre ne pourra vous aider si votre propre visage commence à changer. »
Je ris nerveusement, pensant qu’il exagérait, mais en rentrant à mon hôtel, je m’examinai longuement dans le miroir de la salle de bain. Je remarquai une légère décoloration près de ma tempe, une tache presque imperceptible qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu auparavant. La panique me prit à la gorge alors que je me rappelais la boisson qu’il m’avait servie lors de notre nuit de noces, ce toast à notre avenir commun. Avait-il glissé quelque chose dans mon verre, un agent chimique destiné à préparer ma peau pour sa prochaine sculpture ?
Je quittai Marseille en pleine nuit, fuyant une menace que je portais peut-être déjà en moi, et décidai de disparaître totalement des radars. J’utilisai une partie de mon argent pour acheter une petite propriété isolée dans les Alpes, espérant que l’altitude et le froid ralentiraient tout processus biologique suspect. Pendant des mois, je vécus en ermite, ne sortant que pour l’essentiel, le visage toujours couvert d’une écharpe malgré la chaleur de l’été. La tache sur ma tempe ne grandissait pas, mais elle ne disparaissait pas non plus, restant là comme une signature invisible laissée par mon bourreau.