Charles m’a regardée intensément quand je lui ai annoncé cela. Puis, de manière inattendue, il a souri. « Comme c’est ingénieux, Leah. » J’ai quitté la propriété cet après-midi-là dans une voiture qui m’attendait.
Deux semaines plus tard, des agents fédéraux ont perquisitionné la propriété. Charles Harwood avait disparu. Gregory, Michael, ou quel que soit son vrai nom, s’était volatilisé. La maison était vide dès mon départ.
Ils ne l’ont jamais retrouvé. Mais parfois, je reçois encore des lettres sans adresse de l’expéditeur. Juste une enveloppe blanche contenant une rose séchée et un petit mot : « Bien joué. »
L’écho de ses derniers mots, « Bien joué », résonnait dans mon esprit comme une condamnation silencieuse alors que je m’installais dans mon petit appartement de Lyon. La sécurité apparente de ma nouvelle vie ne suffisait pas à étouffer la paranoïa qui s’était enracinée en moi depuis cette nuit de noces. Chaque craquement du parquet, chaque silhouette entrevue dans le reflet d’une vitrine me ramenait à ce visage de polymère, à ce sourire figé qui ne montrait jamais la moindre émotion humaine. Je savais que Charles — ou Gregory — n’était pas le genre d’homme à laisser une affaire inachevée sans une forme de conclusion perverse.
La rose pressée que j’avais reçue ce matin-là reposait sur la table de la cuisine, sa couleur pourpre virant au brun, comme du sang séché sur du parchemin. C’était le troisième envoi en deux mois, et à chaque fois, le message restait le même, écrit d’une main cursive, élégante et parfaitement maîtrisée. Je me demandais souvent si Iris Caldwell recevait les mêmes fleurs, ou si elle était déjà devenue une autre de ces identités oubliées au fond d’un coffre caché. La peur était un poison lent qui s’insinuait dans mon sommeil, transformant mes rêves en labyrinthes de couloirs sombres où des chirurgiens sans visage m’attendaient.
Un soir, alors que la pluie battait contre les vitres, je décidai de ne plus être la proie et de redevenir celle qui cherche. J’avais conservé les copies numériques des pièces d’identité trouvées sous le plancher de Charles, ces cinq visages de femmes qui hantaient mes nuits. Si Charles Harwood n’était qu’une invention, si Gregory Humes était un fantôme judiciaire, alors peut-être que la vérité se cachait dans le destin de ces femmes disparues. Je commençai mes recherches par la plus jeune du lot, une certaine Elena Vance, dont le permis de conduire datait d’il y a quinze ans.
Elena avait été une aspirante actrice à Los Angeles, exactement au moment où Gregory Humes était au sommet de sa carrière de sculpteur de chair. En fouillant les archives numérisées des journaux locaux, je découvris qu’elle n’avait pas simplement disparu ; elle avait « quitté la ville pour poursuivre une carrière en Europe ». C’était le schéma classique : une rupture nette, une lettre de départ envoyée aux proches, puis un silence radio total qui durait des décennies. Je réalisai avec une horreur croissante que Charles n’effaçait pas seulement les visages des criminels, il effaçait l’existence même de ceux qui l’approchaient de trop près.