Cette plante pourrait sauver des millions de vies

Le problème de la résistance médicamenteuse

Le Plasmodium possède en effet une capacité inquiétante : il peut muter et développer des résistances aux médicaments en quelques années seulement. La nivaquine, qui était utilisée par des millions de personnes, est aujourd’hui quasiment inefficace. Cette course contre la montre oblige les laboratoires pharmaceutiques à renouveler constamment leurs molécules et à trouver de nouvelles associations thérapeutiques.

L’artémisinine n’y a pas échappé non plus. Dès son arrivée sur le marché, les premières résistances sont apparues, notamment au Cambodge. Pour contrer cette adaptation du parasite, les scientifiques ont dû combiner l’artémisinine à d’autres molécules, créant ainsi les ACT (traitements combinés à base d’artémisinine), qui prennent le plasmodium en étau avec plusieurs molécules simultanément.

La controverse autour de la tisane d’artemisia

En 2012, face à l’extension des résistances à l’artémisinine, l’Organisation mondiale de la santé a déconseillé l’utilisation de l’artemisia annua sous forme de tisane, craignant que cela n’augmente ces résistances. L’OMS ne recommande pas l’utilisation d’extraits d’Artemisia annua, sous quelque forme que ce soit, y compris en tisane, pour traiter ou prévenir le paludisme.

Cette position est vivement contestée par certains scientifiques et associations. Selon eux, la plante entière en tisane présente un avantage majeur : elle contient une vingtaine de molécules actives dont l’action synergique réduit considérablement le risque de résistance. Une étude chinoise a démontré la synergie entre trois principes actifs de l’artemisia annua. La complexité de cette combinaison naturelle rendrait beaucoup plus difficile l’adaptation du parasite.

Des résultats cliniques impressionnants

Une étude clinique menée dans cinq hôpitaux de la province du Maniema, près de Kindu, en République démocratique du Congo, sous la direction du docteur Jérôme Munyangi, a donné des résultats spectaculaires. Alors que les médicaments ACT affichent une efficacité de 80 %, la tisane d’Artemisia a obtenu un taux de succès de 99 %, sans effets secondaires contrairement aux traitements classiques.

Cette recherche a été menée selon les normes internationales. Elle a nécessité un financement important, obtenu grâce à des mécènes et des fondations privées, car aucun laboratoire pharmaceutique n’accepte de financer des études sur une plante que chacun peut cultiver dans son jardin.

Un combat contre les intérêts économiques

Le professeur Lutgen, qui travaille sur l’artémisia depuis sa retraite, témoigne des pressions exercées sur les programmes de recherche. Des programmes de plantation au Pérou et au Cameroun, financés par le ministère de la Coopération et le Fonds national de la recherche, ont été brutalement interrompus après la visite de délégués de l’OMS, de l’industrie pharmaceutique et de l’Institut des maladies tropicales. Ces derniers ont affirmé que les maladies relevaient du ressort des sociétés pharmaceutiques et tous les financements ont été coupés du jour au lendemain.

La question du financement reste centrale : qui accepterait de financer des études coûteuses sur une plante non brevetable ? Les entreprises pharmaceutiques, dont le but premier est de générer des profits, n’ont aucun intérêt économique à développer une solution que tout le monde peut cultiver gratuitement. Même la fondation Gates, qui investit des milliards chaque année dans la lutte contre le paludisme, privilégie la recherche vaccinale, avec une quarantaine d’essais dont l’efficacité reste limitée à environ 40 %.

Les maisons de l’artemisia

Face à ces obstacles, l’association  a développé un modèle de diffusion original. Ces structures locales servent à la fois de centres de formation et de production, permettant aux populations d’apprendre à cultiver la plante. Le processus dure environ 18 à 24 mois : durant les six premiers mois, différentes variétés de graines sont testées afin d’identifier celles qui poussent le mieux dans le sol local. Ensuite, l’association produit ses propres semences et organise des formations pour les populations.

Deux variétés principales sont cultivées : l’Artemisia afra, originaire d’Afrique du Sud, qui forme un buisson vivace récolté au gré des besoins, et l’Artemisia annua, une plante annuelle semée chaque année et récoltée juste avant la floraison. Cette dernière demande un travail de culture plus intense, mais elle produit des graines qui facilitent sa multiplication.

Ces maisons deviennent financièrement autonomes en vendant l’artemisia à un prix accessible aux populations locales et en proposant des formations payantes. L’association accompagne également les autorités nationales dans les démarches d’autorisation de vente de la plante.

Un statut juridique variable selon les pays

Le statut légal de l’Artemisia varie fortement selon les régions. En France et en Belgique, sa vente sous forme de tisane ou de complément alimentaire est interdite, car l’artémisinine est considérée comme une substance réservée à l’usage pharmaceutique, même si la culture et la consommation personnelle restent autorisées.