Camille resta immobile dans le couloir de l’hôpital d’Annecy. Ancienne capitaine vétérinaire de l’armée, déployée au Liban et au Mali, elle savait garder son calme au milieu du chaos. Depuis deux ans, elle dirigeait une clinique à Seynod.
Pourtant, rien ne l’avait préparée à voir sa fille Zoé derrière une vitre, minuscule sous un drap blanc.
Le docteur Karim Benali l’accompagna jusqu’à la réanimation pédiatrique.
— Marc affirme qu’elle est tombée dans l’escalier.
— Et vous, qu’est-ce que vous pensez ?
Karim baissa les yeux vers le dossier.
— Certaines blessures sont compatibles avec une chute. Les ecchymoses sur ses bras le sont beaucoup moins. J’ai prévenu l’unité médico-judiciaire et le parquet.
Camille entra auprès de sa fille. Zoé avait la joue violacée, le bras gauche immobilisé dans une résine rose. Son dinosaure en peluche, Pistache, reposait près de son épaule.
À 16 h 17, les paupières de l’enfant frémirent.
— Maman ?
— Je suis là, mon cœur.
Zoé se mit à pleurer sans bruit.
— Je suis désolée. Je ne devais pas les voir.
Camille sentit un froid brutal lui traverser la poitrine.
— Voir qui ?
— Papa et tata Élodie.
Le nom de sa sœur cadette sembla empoisonner l’air.
— Où étaient-ils ?
— Dans ta chambre. Papa s’est énervé quand il m’a vue.
Camille s’accrocha à la barrière du lit.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
Zoé tourna les yeux vers la porte, comme si Marc pouvait surgir à tout instant.
— Il m’a poussée dans l’escalier.
Le moniteur cardiaque accéléra. Camille, elle, ne bougea pas.
— Tu es en sécurité ici. Il ne rentrera pas dans cette chambre.
— Tu le promets ?
— Je te le promets.
Le récit de Zoé
Le car de la sortie scolaire vers une ferme de Thônes était tombé en panne. Marc avait récupéré Zoé à 9 h 12 sans prévenir Camille, puis lui avait ordonné de rester au salon. Élodie, elle, avait caché sa voiture derrière le garage.
En montant chercher Pistache, Zoé avait entendu des rires derrière une porte entrouverte. Elle avait vu la chemise de Marc au sol, Élodie dans le peignoir de Camille et le bracelet violet que l’enfant lui avait fabriqué.
Marc avait bondi.
— Il m’a serré le bras. Il disait que j’avais tout gâché.
— Et Élodie ?
— Elle répétait seulement : « Marc, arrête… » Mais elle n’a pas appelé les secours.
Zoé avait tenté de reculer. Marc l’avait poussée. Elle avait manqué la rampe, heurté le mur, puis dévalé les marches. Incapable de se relever, elle avait entendu les deux adultes discuter pendant de longues minutes de la version qu’ils raconteraient.
— Papa disait que je devais dire que je jouais à me déguiser. Il a dit que si je parlais, tu partirais et que ce serait ma faute si la famille se cassait.
— Ce n’est pas toi qui as cassé cette famille, répondit Camille. Ce sont les adultes qui ont menti.
Le commandant de police Julien Morel avait entendu la fin du récit. Dans le couloir, il prévint Camille qu’une audition filmée serait nécessaire et que la défense attaquerait probablement la mémoire de Zoé.
Les téléphones de Marc et d’Élodie apparaissaient tous les deux à la maison. Ils avaient abandonné l’enfant inconsciente, puis étaient retournés ensemble sur les lieux.
Retour dans la maison
Monique, la mère de Camille, arriva encore vêtue de son tablier de jardinage. Ancienne directrice de collège, elle pâlit en voyant Zoé.
— Ne retourne pas là-bas. Laisse la police faire.
— Ils détruisent peut-être des preuves. Je vais chercher les affaires de Zoé, rien de plus.
Camille embrassa le front de sa fille.
— Je te ramène ton pyjama violet.
Elle se gara à deux rues de la maison. Le visiophone était éteint. Sa clé ouvrit la porte jusqu’à la chaîne de sécurité, puis le visage de Marc apparut.
— Je croyais que tu restais à l’hôpital.
— Ouvre. Ma fille a besoin de son pyjama.
Il retira enfin la chaîne. Une odeur de whisky, de parfum vanillé et de plastique brûlé envahit l’entrée. Le sac d’Élodie reposait sur le canapé. Dans la cheminée, des braises rougeoyaient alors qu’il faisait encore doux dehors.
— Qu’est-ce que tu brûles ?
— De vieux dossiers bancaires.
Camille aperçut un coin de photographie noirci. On distinguait encore les bottes de pluie violettes de Zoé.
— Écarte-toi.
Marc lui barra le passage.
— Tu n’es pas en état de réfléchir.
— Ma fille est en réanimation, ma sœur se cache à l’étage et tu brûles ses photos. Explique-moi ce que je comprends mal.
Un plancher craqua. Camille activa discrètement l’enregistrement de son téléphone.
— Élodie, descends.
Sa sœur apparut dans un ancien sweat de Camille, le bracelet violet au poignet.
— Marc a voulu la retenir, pas la pousser.
— La retenir de quoi ?
Élodie ne répondit pas.
Quand Camille demanda depuis combien de temps ils couchaient ensemble, Élodie murmura :
— Huit mois.
Ces huit mois correspondaient à la reprise des crises post-traumatiques de Camille. Élodie s’était installée chez eux pour « aider », préparant les repas tout en entrant dans le lit de Marc.
— Tu étais malade, dit Marc. Je n’avais plus une épouse. J’avais une patiente.
La phrase entra en elle sans bruit.